• Facebook
  • Instagram

20h

Jardin du presbytère

Le banquet 

Lagunophorie IX, Lykophos

proposé par Fabien Vallos

 

Fabien Vallos, spécialiste de l’Antiquité, organise

régulièrement des banquets à travers la France.

Pour cette première édition,

il se propose de nous concocter un grand repas à partir des produits

de la région.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Lagunophorie IX, Lykophos

banquet pour 80 convives servi à Auteuil-sur-Oise

dans le cadre du festival La chambre verte d’Autreuil

par Fabien Vallos & Noémi Koxaraki

Lykophos signifie en grec la lumière des loups, autrement dit ce que nous nommons en français par l’expression « entre chiens et loups » pour cet étrange temps où il n’est pas si simple de distinguer ce qui se présente et où va advenir le temps de la nuit qui oscille toujours entre celui de la fête, du sommeil et des cauchemars.

Lykophos est le temps ou s’achève la journée pour laisser place dans le meilleur des cas à ce que nous nommons un devenir dimanche, à savoir un temps ouvert pour l’être à l’inopérativité ou dans un temps plus terrible et plus complexe à ce que Walter Benjamin nommait le «minuit de l’histoire », c’est-à-dire ce temps où nous nous tenons impuissants comme dans un cauchemar devant les événements historiques et politiques. Lykophos est un banquet servie dans un jardin à la campagne à l’heure de la lumière du loup comme moment de suspension de l’activité, dès lors que tout est servi sur la table et que tout est ouvert, dans le meilleur des cas, à une temporalité du commun et du plaisir.

Lykophos est un banquet augmenté d’une édition à quatre-vingt exemplaires reproduisant un petit tirage albuminé anonyme de la fin du XIXe siècle d’une nature morte avec quelques objets et des fruits de fin d’été. L’image photographique montre une nature morte classique avec vase, fruits, panier et une lampe à huile. Cependant ce qui est saisissant dans toute image c’est qu’elle puisse non pas devenir une métaphore, parce que le projet même métaphorique est de séparer l’être de l’expérience, mais qu’elle puisse contenir des spectres. L’image spectrale est toujours plus fascinante que toute métaphore. Et cette image contient trois espèces de spectres : et il s’agit bien de ce que nous nommons tautologiquement presque des espèces de spectres, c’est-à-dire des manières de voir ce qui se voit comme apparence. D’abord la forme peut-être d’un corps sur le ventre du vase, puis la statuette au fond à droite et plus spectrale encore la forme supposée d’une autre statuette, cette fois de dos, à gauche derrière le grand pique. Trois espèces spectrales de corps comme objets rendus indistincts dans une nature morte. L’image est le lieu des spectres, parce que l’image est là où nous apprenons ce qu’est ce lykophos, c’està-dire l’épreuve de l’indistinct et du non absolument déterminé. Il y a dans l’image ce que nous nommons une apparence, c’est-à-dire l’épreuve de ce qui n’importe pas de voir précisément mais de saisir au moins par le mode de la surprise ou par le mode de l’interprétation. C’est pour cela que si les objets deviennent métaphores ils échappent à la fois à la surprise et à l’interprétation parce qu’ils sont déplacés dans une sphère qui n’est plus la leur, tandis que l’image spectrale ouvre nécessairement à la saisie immédiate et non médiée de ce qui apparaît.

Lykophos est un banquet autant qu’une image, dont il s’agit de chercher les spectres. Il semblerait que nous soyons toujours plus contraints à une épreuve médiée et non théorique des images. Il semblerait encore que nous ne puisons faire l’impasse d’une analyse infinie de toute teneur spectrale autant que de toute teneur théorétique de toute image. La teneur spectrale est ce qui maintient l’être étonné dans l’instant de la saisie de l’image, tandis que la teneur théorétique est celle qui consiste à penser ce qui est apparu et ce qui apparaît encore à l’être dans cet instant de la saisie. Pour cette raison il y a toujours des espèces de spectres dans les images. Pour cette raison une image n’est jamais d’abord métaphorique mais simplement politique et spectrale.

Fabien Vallos, sept. 2019